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26 avr. 2017
à 12h15

Axe écologie:
Arnaud Béchet


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Avant-propos par Dominic Cyr



a nature fait bien les choses, c’est bien connu. Partant de cette prémisse, un courant de pensée s’est développé dans le monde scientifique depuis une vingtaine d’années: S’inspirer de la dynamique naturelle pour développer des pratiques d’aménagements dont les effets sont similaires et ainsi conserver le bon fonctionnement des écosystèmes. Autrement dit: tenter de faire en sorte qu’on puisse comparer des pommes avec des pommes.

Une équipe internationale a relevé ce double défi. D’une part, celui de cerner la dynamique d’un écosystème pour, d’autre part, vérifier si les pratiques d’aménagement actuelles s’en rapprochent puis suggérer des correctifs si nécessaire. Dominic Cyr, doctorant à l’UQAM, Sylvie Gauthier, du Service canadien des forêts, Yves Bergeron, titulaire de la Chaire industrielle CRSNG-UQAT-UQAM en aménagement forestier durable et Christopher Carcaillet du Centre de Bio-Archéologie et Écologie de l’Université de Montpellier ont mené leurs travaux dans leur région de prédilection : un territoire couvrant près de 16 000 km² au nord ouest de l’Abitibi. Leurs résultats viennent tout juste d’être publiés dans la revue internationale Frontiers in Ecology and the Environment.

Forêt ancienne
Peuplement à structure irrégulière. Photo : Yves Bergeron

La forêt boréale est depuis des milliers d’années régulée par le feu. Comme elles ont aussi pour effet de ramener le peuplement à un stade pionnier, les coupes totales pratiquées dans cette région ont depuis quelques décennies remplacé les feux comme principale perturbation sévère. L’intervalle de temps entre deux feux, ou entre deux coupes, détermine l’âge des peuplements : des feux qui reviennent à court intervalle ne permettront pas à la forêt de prendre de l’âge, alors que de longs intervalles permettront le développement de vieux peuplements. Ici, ce n’est pas tant l’âge des peuplements qui soit important mais les caractéristiques qui sont développées à mesure que s’écoule le temps. Les vieilles forêts présentent, entre autres, une composition en espèces, une structure, une présence de bois mort et une accumulation de matière organique qui leur sont propres. Ces caractéristiques sont recherchées par plusieurs organismes et sont parfois même indispensables à leur survie. En réduisant trop l’intervalle entre deux perturbations majeures, on risque de modifier la représentation des classes d’âge des peuplements dans le paysage et par conséquent d’affecter les organismes associés aux vieilles forêts. C’est donc cet intervalle naturel de temps entre les feux que les chercheurs ont voulu découvrir, ainsi que sa variabilité historique, c’est-à-dire la gamme d’intervalles avec laquelle les organismes boréaux ont évolué.

Récolte d
Récolte d'une « carotte » de sédiments durant l'hiver. Photo : Adam Ali

Mais comment mesurer l’intervalle moyen de temps entre les feux et, surtout, retourner dans le passé pour connaître sa variabilité ? Les chercheurs ont trouvé la réponse au fond de trois lacs d’Abitibi. Au fil du temps, des fragments de charbon produits par les feux s’y sont accumulés en couches successives. En datant la création de ces minuscules fragments, on peut connaître leur âge et on peut ainsi reconstituer l’histoire des feux d’un territoire. Les chercheurs ont ainsi pu retourner 7600 ans en arrière ! Le résultat le plus frappant : au cours de cette période, l’intervalle moyen entre deux feux a considérablement varié. La période allant de 6800 à 3200 ans avant aujourd’hui était caractérisée par un intervalle moyen entre deux feux de 267 ans. Cette valeur est passée à un peu plus de 100 ans puis, depuis environ mille ans, l’intervalle s’est rapproché de 200 ans.

La distribution des classes d’âge des peuplements a par conséquent considérablement varié au cours des derniers millénaires. À première vue, c’est bon signe pour les aménagistes : on peut se permettre de la flexibilité. Le deuxième constat des chercheurs est cependant très préoccupant. En aussi peu qu’une trentaine d’années, la mécanisation des opérations a permis de réaliser des coupes totales sur de grands territoires, avec des intervalles entre les coupes systématiquement plus courts que l’intervalle moyen des feux. Qui plus est, la récolte des peuplements les plus âgés est privilégiée, alors que le feu ne fait pas de différence entre les jeunes ou les vieux peuplements. Résultat : on assiste à une surreprésentation de peuplements jeunes par rapport à ce qui était observable historiquement dans le paysage, et par conséquent, à une diminution de la proportion de peuplements vieux et surannés allant bien en deçà des seuils historiques. En d’autres mots, les auteurs en sont venus à la conclusion qu’on compare des pommes avec des oranges.

Quelques chiffres pour illustrer ces propos : Historiquement, la proportion du paysage occupée par les peuplements de 0-40 ans oscillait généralement entre 14 à 30 %. À de très rares exceptions, il est arrivé que cette classe d’âge occupe jusqu’à 38% du paysage, mais jamais de façon durable. Actuellement, ces jeunes peuplements représentent environ 47 % du paysage, et ce, même s’il n’y a eu que très peu de feux récemment! La classe d’âge de plus de 101 ans est la plus affectée par ce débalancement. Alors qu’elle représentait généralement 41 à 67 % du paysage (30 % à 79 % lors de brèves périodes), il n’en reste qu’environ 13 % aujourd’hui.

Afin de limiter les conséquences que pourraient avoir notre aménagement actuel, les auteurs suggèrent plusieurs stratégies qui devraient être appliquées sur au moins 40 % du territoire : des intervalles entre les coupes plus longs, des traitements sylvicoles se rapprochant davantage des perturbations ayant cours dans les vieux peuplements (par exemple les coupes partielles) et des mesures de conservation.

Avec leur longue histoire d’aménagement, les scandinaves ont considérablement altéré leur biodiversité en rajeunissant les peuplements composant leur paysage au-delà de leur variabilité naturelle historique. Contrairement à eux, nous disposons aujourd’hui de deux outils de taille : leur expérience ainsi que les connaissances scientifiques qui montrent que nous suivons leurs traces! Reste à prendre le virage pour s’assurer de ne pas répéter les mêmes erreurs et surtout, limiter notre impact sur la biodiversité de nos forêts.

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Pour information : Dominic Cyr, Chaire industrielle CRSNG-UQAT-UQAM en aménagement forestier durable : cyr.dominic@gmail.com

Rédaction : Virginie-Arielle Angers, ing.f. M.Sc. Doctorante en biologie Chaire industrielle CRSNG-UQAT-UQAM en aménagement forestier durable, Université du Québec à Montréal.

Selon l’article : CYR, D., GAUTHIER, S., BERGERON, Y. et C. CARCAILLET, 2009. Forest management is driving the eastern North American boreal forest outside its natural range of variability. Front Ecol Environ 2009; 7, DOI:10.1890/080088

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