Le 24 Août 2017  

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Allocution de Yves Bergeron lors de la remise de la médaille Romanowski

J’ai pensé, durant le temps qui m’est donné, vous faire connaître ma démarche personnelle durant ma carrière qui aboutit à cette médaille Romanowski décernée pour des travaux importants liés aux problèmes environnementaux. Je commencerai d’abord par ce qui a allumé en moi l’intérêt pour la recherche et la carrière universitaire. Jeune étudiant en biologie, j’ai eu la grande chance de suivre un cours intitulé Écologie végétale et aménagement forestier. Ce cours était donné par deux professeurs : Jean-Pierre Simon, qui faisait de la recherche de pointe en écophysiologie et en écogénétique des plantes, et André Bouchard, alors conservateur du Jardin Botanique de Montréal qui s’intéressait à l’écologie des communautés forestières et, par-dessus tout, à la conservation et à l’aménagement du territoire. Deux aspects m’ont tout de suite emballé : soit à la fois la curiosité scientifique de bien comprendre l’écologie des plantes et le souci d’appliquer ces connaissances dans le concret. J’avais enfin trouvé ma voie. Dès mes débuts, j’étais donc déjà plongé dans le dilemme entre recherche fondamentale (curiosity driven research) et la recherche appliquée qui souvent divise notre communauté scientifique. Adulées pour certains et méprisées par d’autres, l’une ou l’autre de ces deux facettes de la science m’intéressait. Dès ce moment, j’ai su que je naviguerais entre les deux au risque d’être rêveur pour les uns et trop terre-à-terre pour les autres.

J’ai donc entrepris des études doctorales sur la classification écologique des forêts dans le but de comprendre leur mise en place afin de possiblement guider comment les aménager. Ma thèse m’a permis deux constations importantes. Premièrement, j’étais parti avec une idée assez statique des facteurs qui expliquaient la présence d’une communauté plutôt qu’une autre. J’ai donc dû réaliser que je n’avais qu’une partie de la solution : en fait  les forêts étaient très dynamiques et réagissaient de façon importante aux perturbations naturelles comme les feux ou les épidémies d’insectes.  Deuxièmement, à mesure que j'échantillonnais les forêts pour ma thèse, elles étaient coupées à blanc. On m’expliquait qu’elles étaient surmatures et trop sensibles à la mortalité par l’épidémie de tordeuse qui sévissait à l’époque. J’avais donc appris deux choses : les forêts étaient dynamiques et l’action de l’homme pouvait dans une certaine mesure ressembler à l’action des perturbations naturelles.

C’est à partir de ce constat que nous (ici je dis nous car cette démarche implique des dizaines d’étudiants à la maîtrise, au doctorat, plusieurs collaborateurs et stagiaires postdoctoraux) avons entrepris de reconstruire comment les perturbations naturelles avaient mis en place les forêts et comment on pouvait possiblement s’en inspirer pour développer une foresterie plus près de la nature. Il faut dire qu’à l’époque, la patinoire était presque vide; les forestiers ayant presque complètement délaissé l’écologie pour mettre en valeur la vocation économique des forêts. C’était aussi à ce moment que s’est développé le réseau de l’Université du Québec qui permettait de rapprocher le savoir des régions où l’exploitation forestière avait cours. Les acteurs régionaux, les industriels, le gouvernement et les citoyens ne voyaient pas la forêt uniquement comme une ressource mais aussi comme un milieu de vie et ils étaient avides d’une recherche faite chez eux dans leurs forêts.

Notre principale découverte a été de mettre en évidence que d’une part il y avait certaine analogie entre la coupe forestière et les incendies forestiers. En effet, les grands feux de la forêt boréale tout comme les coupes vont laisser des aires où une bonne proportion des arbres meurt. Cependant nos travaux ont pu monter que le taux de coupe qu'implique un retour après 70 à 100 ans était beaucoup plus court que la fréquence des feux qu’avait connu la forêt dans sa période préindustrielle. Par conséquent, la coupe rajeunissait le paysage au point d’éliminer une proportion importante des forêts anciennes. De 150 ans en moyenne avec certaines de plusieurs centaines d’années, la foresterie allait lentement créer un paysage ou les forêts n’auraient plus que 50 ans en moyenne avec aucune (ou très peu) forêt de plus de 100 ans.  Comme plusieurs organismes vivent dans les forêts anciennes, les conséquences  pour le maintien de la biodiversité de la forêt boréale étaient énormes. En Finlande par exemple, où la foresterie industrielle est beaucoup plus ancienne, il y plus de 5000 espèces incluant des mousses, des lichens et des insectes, qui sont considérées en danger. Nous avions donc identifié un problème important. Il ne fallait cependant pas s’arrêter là  mais plutôt proposer des solutions. Nous avons donc travaillé avec nos partenaires pour développer des approches sylvicoles, comme par exemple des coupes partielles qui permettraient de maintenir la structure des forêts plus âgées tout en continuant d’exploiter la forêt.

Dans un deuxième temps, on s’est intéressé aux processus.  En effet, le feu comme processus naturel brûle la matière organique et rend accessible les éléments nutritifs. La coupe d’autre part, surtout faite sur les sols gelés l’hiver, ne perturbe que très peu la matière organique. Dans certains cas la nouvelle forêt ne peut croître après coupe comme elle le faisait après les feux et un brassage de la matière organique, voire un brûlage dirigé, pourrait être nécessaire. La nature est complexe et une solution ne résout pas tous les problèmes; voilà pourquoi coupe partielle et coupe totale avec brassage du sol doivent être pratiquées à la bonne place et au bon moment.

Notre groupe a significativement contribué à mettre en place au Québec une volonté de passer à un aménagement écosystémique qui vise à réduire les écarts entre les forêts naturelles et les forêts aménagées. Le dernier régime forestier s’en inspire. Je suis aussi très fier que plusieurs de nos anciens étudiants aux études avancées soient  actuellement à y travailler, soit au gouvernement ou dans les entreprises privées.

En terminant, j’aimerais remercier la Société Royale pour cette médaille mais aussi l’UQAM et l’UQAT qui ont supporté nos travaux et le développement dans leurs murs à la fois de l’écologie et de l’aménagement forestier. Bien sûr il y a de la place et un besoin à la fois pour la recherche fondamentale et la recherche appliquée. Cependant, séparer les mandats en ghettos : la recherche fondamentale dans les universités et la recherche appliquée dans les gouvernements et les industries, comme c’est souvent le cas en foresterie, est loin d’être une solution idéale. Les structures qui favorisent la mise en commun des mandats et des expertises sont de loin les plus porteuses. J’espère que le succès de notre groupe pourra devenir un exemple à suivre dans le futur.

Yves Bergeron

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