Au Québec, les ensemencements de poissons sont une activité légale visant à répondre à des objectifs écologiques ou à favoriser la pêche sportive. En plus de ces ensemencements, des introductions illégales de poissons ont également lieu dans les plans d’eau. Ces introductions, légales ou illégales, entraînent toutefois des conséquences écologiques et menacent la biodiversité des lacs sans poissons. Alors que les impacts de l’introduction de poissons sont bien documentés dans les lacs sans poissons alpins, ils demeurent toutefois méconnus dans les lacs de kettle sur esker.
Les lacs de kettle sur esker sont des écosystèmes aquatiques typiques de l’Abitibi-Témiscamingue et formés lors du retrait du glacier il y a 10 000 ans dans la région. Alors que le glacier se retirait, des blocs de glace se sont détachés et déposés dans les dépôts sablonneux des eskers, des formations fluvioglaciaires. Ces blocs ont créé des dépressions qui ont évolué en lacs de kettle sur esker. Plusieurs de ces lacs sont déconnectés du réseau hydrographique de surface et sont donc naturellement exempts de poissons. Ils offrent alors des habitats aquatiques uniques et dépourvus de la prédation par le poisson. Toutefois, beaucoup des lacs de kettle sur esker ont été ensemencés artificiellement et les conséquences sur les communautés d’amphibiens et de zooplancton, deux taxons pouvant être au sommet du réseau trophique en absence de poissons, sont méconnus.
Ce projet vise à étudier les impacts de la présence de poissons sur les communautés d’amphibiens et de zooplancton des lacs de kettle sur esker. Alors que les lacs de kettle peuvent être connectés ou déconnectés au réseau hydrographique de surface, ce projet vise également à étudier les impacts de la connectivité des lacs de kettle sur ces communautés. À l’été 2024, nous avons échantillonné les communautés aquatiques de 36 lacs avec ou sans poissons à l’aide d’enregistreurs acoustiques, de relevés visuels et de captures. Nos résultats montrent que la présence de poissons affecte les amphibiens durant l’ensemble de leur cycle de vie. Par la prédation qu’ils exercent, les poissons réduisent l’abondance des masses d’oeufs et des larves d’amphibiens. Quant aux adultes amphibiens, leur abondance peut être positivement ou négativement influencée par la présence des poissons, tout dépendamment de l’espèce. Nos résultats montrent également que les poissons exercent un contrôle descendant sur la communauté de zooplancton, favorisant les espèces de plus petite taille, modifiant la composition en espèces et réduisant la richesse taxonomique de la communauté. Puis, certaines espèces ne semblent pas coexister avec les poissons, alors que la salamandre à l’état larvaire et la larve du diptère Chaoborus americanus n’ont été observées que dans les lacs sans poissons. Toutefois, la connectivité au réseau hydrographique de surface ne semble pas avoir d’impacts sur les communautés d’amphibiens et de zooplancton, à l’exception de quelques espèces.
À la lumière de ces résultats, nous recommandons de ne pas ensemencer les lacs de kettle sur esker afin de préserver leur biodiversité. Ces lacs constituent en effet des habitats de reproduction cruciaux pour les amphibiens, des refuges pour des espèces de zooplancton sensibles, ainsi que des noyaux de diversité contribuant à l’hétérogénéité spatiale en habitats. Notre étude permet de mieux documenter les impacts potentiels de l’ensemencement en poissons sur la communauté aquatique des lacs de kettle sur esker ainsi que sur l’écologie de ces écosystèmes. Ces nouvelles connaissances constituent une base essentielle pour orienter la mise en place de mesures de gestion et de conservation adaptées à la vulnérabilité particulière des lacs de kettle sur esker.